Jean Umani

L'architecture fondée sur les preuves

Sur ce que la médecine a compris il y a trente ans, et que l'architecture n'a toujours pas fait
Mars 2026

Quand un architecte oriente une chambre au sud, il dit que c'est pour la lumière. Quand il met une fenêtre dans une salle de bains, il dit que c'est pour la ventilation. Quand il dessine un couloir large, il dit que c'est pour le confort. Il a probablement raison. Mais il ne le sait pas. Il le sent.

L'architecture est un métier de feeling. On dessine parce que ça "fonctionne", parce que c'est "harmonieux", parce que le "rapport à l'espace" est "juste". On utilise des mots qui ne veulent rien dire de mesurable. On invoque l'expérience — et l'expérience, c'est une façon polie de dire qu'on a accumulé des intuitions pendant vingt ans sans jamais les vérifier.

Je fais ce métier depuis plus de trente ans. J'ai dessiné des centaines de projets. Et je suis aussi coupable que les autres. Quand je défends un parti architectural devant un jury, devant un ABF, devant un promoteur, mes arguments sont esthétiques, fonctionnels, réglementaires — jamais scientifiques. Parce que personne ne m'a jamais demandé de prouver que mes choix avaient un effet mesurable sur la vie des gens qui habiteraient ce que je dessinais.

Personne ne me l'a demandé. Personne ne l'a demandé à qui que ce soit. Et c'est un problème.

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En médecine, il y a eu un avant et un après. L'avant, c'était le médecin qui prescrivait selon son expérience, selon ce qu'il avait appris de son maître, selon ce qui semblait fonctionner. L'après, c'est l'Evidence-Based Medicine — la médecine fondée sur les preuves. L'idée, formalisée au début des années 1990 par David Sackett à McMaster, est simple : chaque décision clinique doit intégrer les meilleures données scientifiques disponibles. Pas l'intuition du praticien. Pas l'habitude du service. Les données.

Ça a l'air banal, dit comme ça. Ça ne l'était pas. L'EBM a rencontré une résistance féroce. Des médecins de quarante ans de métier se sont sentis insultés. Ils savaient, eux. Ils avaient l'expérience, eux. Et un gamin de McMaster allait leur expliquer comment prescrire ?

Oui. Et le gamin avait raison. Parce que l'expérience, sans les données, c'est de l'anecdote. Et l'anecdote, en médecine, ça tue des gens.

Trente ans plus tard, plus personne ne discute. L'EBM est le standard mondial. Les guides de pratique clinique, les méta-analyses Cochrane, les grades de recommandation — tout cela fait partie du paysage. Un médecin qui prescrirait sans consulter les données disponibles serait aujourd'hui considéré comme négligent. Pas courageux. Négligent.

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En architecture, rien de tout cela n'est arrivé.

Oh, il y a bien eu des tentatives. Le concept d'Evidence-Based Design existe depuis les années 1980. Roger Ulrich a publié en 1984 une étude célèbre montrant que les patients d'un hôpital dont la chambre donnait sur des arbres guérissaient plus vite que ceux dont la fenêtre donnait sur un mur de briques. C'est devenu un classique. Le journal Health Environments Research & Design existe depuis 2007. En 2025, on compte environ 3 500 personnes certifiées EDAC — Evidence-Based Design Accreditation and Certification.

Mais voilà le problème : tout cela ne concerne que les hôpitaux.

L'Evidence-Based Design est resté confiné au secteur hospitalier. On l'applique pour concevoir des chambres de patients, des blocs opératoires, des unités de soins intensifs. C'est bien. Mais les gens ne vivent pas à l'hôpital. Ils vivent dans des logements. Ils travaillent dans des bureaux. Leurs enfants apprennent dans des écoles. Et pour tous ces bâtiments-là — le logement, le tertiaire, l'enseignement, l'urbanisme — personne n'applique systématiquement la moindre donnée scientifique aux décisions de conception.

En 2024, l'AIA — l'American Institute of Architects — a adopté une politique "Health and Wellbeing". Le WELL Building Standard certifie des immeubles. Le Politecnico di Milano publie sur le sujet. ArchDaily titrait en janvier 2026 que l'architecture devait "intégrer la santé comme condition intégrale de la vie quotidienne". Tout le monde dit les bons mots. Personne ne fait le travail.

Le travail, c'est de connecter la science à chaque décision architecturale. Pas une fois, pas sur un projet-pilote, pas dans un article académique — mais systématiquement, sur chaque projet, à chaque choix de conception.

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Et la science, elle, n'a pas attendu les architectes.

Des milliers d'études existent sur l'impact du bâti sur la santé humaine. Pas des hypothèses — des données. Des cohortes. Des méta-analyses. Des effets mesurés, reproductibles, significatifs. J'en liste quelques-uns, parce qu'il faut comprendre l'étendue de ce que nous ignorons.

La lumière naturelle. Des dizaines d'études documentent la relation entre exposition à la lumière du jour et dépression, rythme circadien, productivité au travail, performances scolaires. Une méta-analyse de 2019 sur 23 études montre un effet standardisé significatif entre l'accès à la lumière naturelle et la qualité du sommeil. Quand un architecte oriente une chambre, il choisit le sommeil de quelqu'un. Il ne le sait pas.

La qualité de l'air intérieur. Le "syndrome des bâtiments malsains" a été décrit par l'OMS en 1986. Quarante ans plus tard, les études sur les COV, le formaldéhyde, les particules fines intérieures montrent des corrélations avec l'asthme, les allergies, les troubles cognitifs. Les matériaux que nous spécifions — peintures, colles, isolants, revêtements de sol — dégagent des composés dont les effets sont documentés. Nous les choisissons sur catalogue, au prix, à l'aspect. Rarement à la toxicité.

L'acoustique. Le bruit est le facteur environnemental numéro un de stress perçu en milieu urbain. Les études sur le bruit et le sommeil, le bruit et l'apprentissage, le bruit et les maladies cardiovasculaires sont abondantes. L'épaisseur d'un mur, le choix d'un vitrage, la position d'une chambre par rapport à la rue — ce sont des décisions architecturales qui ont un effet mesurable sur la santé cardiovasculaire des habitants. Qui le dit au moment du projet ? Personne.

La densité et la hauteur. Les études sur la relation entre densité bâtie et santé mentale sont convergentes. Au-delà de certains seuils, l'isolement social augmente, le stress perçu augmente, les interactions de voisinage diminuent. Le rapport au sol — la possibilité de voir de la verdure, d'accéder directement à un espace extérieur — est corrélé à des indicateurs de bien-être mesurables. Quand un urbaniste décide d'un COS, il décide de la santé mentale d'un quartier. Il ne le sait pas non plus.

Les espaces verts visibles. Roger Ulrich, encore lui, avait montré dès 1984 l'effet thérapeutique de la vue sur la nature. Depuis, des centaines d'études ont confirmé et étendu ses résultats. La vue sur de la végétation réduit le cortisol. L'accès à un parc réduit la prévalence de la dépression. Le temps passé dans un espace vert améliore les fonctions cognitives des enfants. Quand un promoteur supprime un jardin pour gagner 50 m² de SHAB, il y a un coût sanitaire. Ce coût n'est jamais sur la feuille de calcul.

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Je pourrais continuer. L'orientation et la vitamine D. Les matériaux et les perturbateurs endocriniens. Les couleurs et l'anxiété. La hauteur sous plafond et la créativité — oui, il y a des études là-dessus. À chaque fois, la même structure : la science a mesuré, publié, confirmé. Et l'architecture a continué à dessiner au feeling.

Pourquoi ? Parce que le pont n'existait pas. D'un côté, des chercheurs en santé publique, en psychologie environnementale, en épidémiologie. De l'autre, des architectes. Les premiers publient dans des revues que les seconds ne lisent pas. Les seconds dessinent des bâtiments que les premiers n'étudient qu'après coup. Le dialogue n'existe pas. Les cursus universitaires ne se croisent pas. Comme le note un article récent du Politecnico di Milano, "dans les curricula d'architecture, l'espace consacré à la santé est limité — et inversement."

Le résultat est un paradoxe spectaculaire : nous disposons d'un corpus scientifique considérable sur l'impact du bâti sur la santé, et nous construisons comme si ce corpus n'existait pas.

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Ce qui change en 2026, c'est que le pont peut enfin être construit. Et il peut être construit par une machine.

Depuis un an, je construis des systèmes d'intelligence artificielle pour l'architecture. L'un d'entre eux, HAL Biblio, est capable de lire, classer et synthétiser des milliers d'articles scientifiques en quelques heures. Il produit des cartographies thématiques, des clusters, des méta-analyses croisées. Il est en production au CHU de Nice pour la recherche clinique en dermatologie. Un autre, HAL Nexus, croise des axes de recherche que personne ne croise, et identifie des corrélations inédites entre des disciplines qui ne se parlent pas.

Ces outils ont été conçus pour la médecine. Mais ils fonctionnent aussi bien sur le corpus qui nous intéresse : celui qui connecte le bâti à la santé. La littérature scientifique sur la lumière et le sommeil, sur la ventilation et l'asthme, sur la densité et le stress, sur les matériaux et les perturbateurs endocriniens — tout cela est indexé dans PubMed, dans Scopus, dans les mêmes bases de données que la recherche clinique.

Pour la première fois, un architecte peut, en quelques minutes, obtenir une synthèse de ce que la science dit sur l'effet d'une décision de conception. Pas une intuition. Pas un article lu il y a dix ans. Une synthèse actualisée, sourcée, quantifiée.

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Imaginez une notice architecturale qui ne dit plus "l'orientation sud-est a été choisie pour optimiser l'ensoleillement", mais qui dit : "L'orientation des chambres au nord-est résulte de l'analyse croisée de 47 études (n = 12 400 sujets) démontrant une corrélation significative entre exposition lumineuse matinale et qualité du sommeil (effet standardisé 0.34, p < 0.001). Cette disposition réduit par ailleurs la surchauffe estivale de 23 % par rapport à une orientation sud-ouest (simulation thermique dynamique, données Météo-France 2020-2025)."

Aucune agence au monde ne produit cela aujourd'hui. Et pourtant, chaque élément de cette phrase est vérifiable, sourcé, existant dans la littérature. Le problème n'a jamais été l'absence de données. Le problème a été l'absence d'outil pour les chercher, les croiser, et les intégrer au processus de conception en temps réel.

Cet outil existe maintenant.

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Il y a quelques jours, Jensen Huang, le patron de Nvidia — la plus grande capitalisation boursière au monde — a déclaré qu'il donnerait à chaque ingénieur l'équivalent de 50 % de son salaire en tokens IA pour qu'il soit "amplifié dix fois". La même semaine, Satya Nadella, le patron de Microsoft, disait à Davos que le vrai obstacle à l'IA n'est pas la technologie — c'est convaincre les gens de changer leur façon de travailler.

Nadella a raison. Mais je dirais les choses autrement. Le vrai obstacle, ce n'est pas que les gens ne veulent pas changer. C'est qu'ils ne voient pas ce qu'ils pourraient faire de différent. Quand un architecte regarde l'IA, il voit un outil qui dessine des rendus plus vite. C'est vrai, et c'est utile, et ça ne change rien de fondamental.

Ce qui change quelque chose de fondamental, c'est quand l'IA ne dessine pas à votre place, mais sait à votre place. Quand elle vous dit, avant le premier trait, que votre choix d'orientation a un effet documenté sur le sommeil des futurs habitants. Que votre choix de matériau a un effet documenté sur la qualité de l'air. Que votre rapport plein-vide a un effet documenté sur le stress perçu. Et qu'elle vous donne les sources, les chiffres, les tailles d'effet.

L'architecte reste aux commandes. Il dessine toujours. Mais il dessine en sachant. Et devant un jury, devant un ABF, devant un client, "ce n'est pas notre goût — c'est la science" est un argument qu'aucune subjectivité ne peut contrer.

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L'Evidence-Based Medicine porte un nom depuis 1991. Ce nom a changé la médecine. Il a donné un cadre, une légitimité, une direction à un mouvement qui existait de façon diffuse depuis des décennies.

Je propose que nous nommions la même chose pour l'architecture.

Evidence-Based Architecture. L'architecture fondée sur les preuves. Pas sur le goût. Pas sur l'habitude. Pas sur l'expérience invérifiée. Sur les preuves.

Pas l'Evidence-Based Design confiné aux hôpitaux. L'Evidence-Based Architecture appliquée à tout ce que nous construisons — le logement, le bureau, l'école, la crèche, la maison de retraite, le quartier, la ville. Partout où des décisions de conception affectent la santé, le bien-être, le sommeil, la cognition, le stress, les interactions sociales de ceux qui y vivront.

Les données existent. Les outils pour les exploiter existent. Ce qui manque, c'est que quelqu'un décide de le faire.

Je suis architecte depuis trente ans. J'ai dessiné au feeling pendant vingt-neuf. La trentième année, j'ai construit les machines qui me permettent de faire autrement. Pas de remplacer le feeling — de l'augmenter. De passer de "je pense que c'est bien" à "voici ce que la science dit, et voici ce que j'en fais".

C'est un changement de paradigme. Comme l'EBM l'a été pour la médecine. Et comme pour la médecine, la résistance sera féroce. Les architectes de cinquante ans de métier diront qu'ils savent, eux. Qu'ils n'ont pas besoin d'un ordinateur pour leur dire comment dessiner. Qu'on ne réduit pas l'architecture à des chiffres.

Ils auront raison sur le dernier point. On ne réduit pas l'architecture à des chiffres. Mais on peut l'enrichir avec des chiffres. Et ceux qui le feront produiront de meilleurs bâtiments que ceux qui ne le feront pas. Pas plus beaux, nécessairement. Pas plus chers, nécessairement. Meilleurs. Au sens où les gens qui y vivront dormiront mieux, respireront mieux, penseront mieux, vivront mieux.

C'est, il me semble, ce pour quoi nous avons choisi ce métier.

Jean Umani
Architecte · UMAN[iA]
Saint-Jean-Cap-Ferrat, mars 2026