Jean Umani

Le mode d'emploi est mort

Dans un monde sans playbook, ceux qui n'ont jamais pu en suivre un ont une longueur d'avance
Mars 2026

Alex Karp, le patron de Palantir, a dit cette semaine une chose que personne n'a relevée à sa juste mesure : « Nous vivons dans un monde sans stratégie préétablie, et cette stratégie n'a plus beaucoup de valeur. Mais si vous êtes dyslexique, vous ne pouvez pas suivre le mode d'emploi — alors vous inventez des choses nouvelles et novatrices. »

La plupart des commentateurs ont retenu le mot « dyslexique » et en ont fait un sujet sur la neurodivergence. C'est passer à côté de l'essentiel. Ce que Karp décrit n'est pas un trait neurologique. C'est une posture cognitive. Et cette posture est en train de devenir la compétence la plus précieuse qui existe.

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Pendant des décennies, la valeur professionnelle était indexée sur la maîtrise d'une méthode. Vous appreniez un logiciel, un process, un framework. Vous l'appliquiez. Vous deveniez expert. Votre expertise était votre capital, et ce capital était stable. Un expert Excel en 2005 était toujours un expert Excel en 2015. Un développeur Java en 2010 était encore bankable en 2020. Le playbook ne changeait pas assez vite pour invalider ceux qui l'avaient appris.

C'est fini.

Les outils changent maintenant plus vite que le temps nécessaire pour les maîtriser. Un workflow qui fonctionnait en janvier est obsolète en mars. Un modèle qui dominait un benchmark est dépassé le mois suivant. Le framework que vous avez mis six mois à apprendre est remplacé par un appel API qui fait la même chose en trois lignes. Votre expertise procédurale — votre capacité à exécuter une méthode connue — perd de la valeur chaque semaine.

Ce qui ne perd pas de valeur, c'est votre capacité à inventer une méthode quand il n'en existe pas.

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Il y a deux types de personnes face à un outil inconnu. Les premiers cherchent le mode d'emploi. Ils veulent savoir comment ça marche, quelles sont les étapes, quelle est la bonne façon de faire. Ils sont méthodiques, rigoureux, et profondément compétents dans les systèmes stables. Ce sont eux qui ont bâti le monde moderne. Ce sont eux qui sont en danger.

Les seconds n'ont jamais eu accès au mode d'emploi — ou n'ont jamais pu le suivre. Ils ont toujours dû bricoler, contourner, inventer leur propre chemin. Ils ont développé un muscle cognitif que les premiers n'ont jamais eu besoin d'exercer : la capacité à naviguer dans l'inconnu sans carte.

Ce que Karp pointe avec la dyslexie, c'est un cas particulier d'un phénomène plus large. Le dyslexique ne peut pas suivre le mode d'emploi parce que le mode d'emploi est écrit dans un format que son cerveau ne décode pas naturellement. Alors il invente un autre chemin. Mais le même phénomène se produit chez quiconque a été, pour une raison ou une autre, forcé de construire ses propres méthodes : l'autodidacte qui n'a pas fait la bonne école, l'étranger qui ne connaît pas les codes locaux, le professionnel qui a changé de métier et qui aborde un nouveau domaine sans les réflexes de ceux qui y sont nés.

Ces gens-là n'ont rien à désapprendre. Et dans un monde où désapprendre est devenu aussi important qu'apprendre, c'est un avantage colossal.

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Le mot « bricoleur » a mauvaise presse. Il évoque l'amateurisme, le provisoire, le pas-tout-à-fait-fini. Dans le monde des méthodes et des process, le bricoleur est un inférieur. Il ne connaît pas la procédure. Il fait « à sa façon ».

Mais Claude Lévi-Strauss avait une autre définition. Pour lui, le bricoleur est celui qui travaille avec les moyens du bord, qui compose avec ce qu'il a sous la main, qui adapte ses outils au problème plutôt que d'adapter le problème à ses outils. Le bricoleur est l'opposé de l'ingénieur, qui part d'un plan et rassemble les matériaux nécessaires. Le bricoleur part des matériaux disponibles et invente le plan en cours de route.

L'ère de l'IA est l'ère du bricoleur.

Parce que les outils sont là, en surabondance. Des modèles de langage, des générateurs d'images, des agents autonomes, des API par centaines. Tout est disponible. Tout change tout le temps. Il n'y a pas de formation certifiante « expert en IA » qui vaille plus de six mois. Il n'y a pas de cursus qui vous prépare, parce que le terrain se reconfigure avant la fin du cours. Ce qui reste, c'est la capacité à regarder un problème, à regarder les outils disponibles, et à improviser une solution qui tient.

C'est exactement ce que font les bricoleurs depuis toujours.

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Il y a un paradoxe dans la situation actuelle. Les personnes les mieux formées — celles qui ont suivi les meilleurs cursus, maîtrisé les meilleurs outils, appliqué les meilleures méthodes — sont celles qui ont le plus à perdre. Non pas parce que leur intelligence est moindre, mais parce que leur intelligence est formatée. Elle a été optimisée pour un monde de playbooks. Quand le playbook disparaît, l'optimisation devient un handicap.

À l'inverse, ceux qui ont toujours été à la lisière — les atypiques, les reconvertis, les touche-à-tout, les inclassables — découvrent que le monde s'est soudainement réorganisé autour de leur mode de fonctionnement. Ils n'ont pas changé. C'est le terrain qui a bougé sous les pieds de tout le monde, et eux étaient déjà debout sur un sol instable.

Ce n'est pas un avantage définitif. C'est une fenêtre. L'IA finira par produire ses propres playbooks, ses propres certifications, ses propres experts attitrés. Mais pour l'instant — pour cette période de deux, trois, peut-être cinq ans — le terrain est vierge. Et sur un terrain vierge, celui qui sait marcher sans chemin avance plus vite que celui qui cherche la route.

Le mode d'emploi est mort. Il n'y aura pas de nouveau mode d'emploi avant longtemps. C'est le moment des bricoleurs.

Jean Umani
UMAN[iA]
Saint-Jean-Cap-Ferrat, mars 2026